Encore une écriture d'invention, décidément...
Le sujet était d'imaginer une scène qui aurait pu figurer dans Un Roi sans divertissement.
Même si je m'identifie énormément à Langlois, le style de Giono n'est pas mon favori.
Reste le plaisir de l'écriture et de faire des lignes, comme ça. Oui, juste comme ça.
J'ai passé l'âge des grandes batailles.
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...Frédéric IV, dans mon investigation, m'avait parlé du rapport qu'entrenait son grand-père -Frédéric II- et un autre homme. J'ai toujours eu de la tendresse vis-à-vis de leur parentage.
Je notai son témoignage sur quelques feuilles de papier, si jamais cela pouvait servir à l'explication du drame sur lequel j'enquêtais.
...Grand-Pa était un sacré bonhomme, me disait-il. Il aimait fouiner par-ci, par là, avant que sa famille se réveille. Il allait on sait pas où, mais il y allait. Ça devait être un peu avant l'arrivée de M.V. qu'il a du rencontrer M. Râble. Il m'en parlait lors des veillées au coin du feu, et j'étais si absorbé par la lueur dans ses yeux que mes pieds se retrouvaient souvent un peu brûlés sans que j'y comprenne rien! Alors il riait, et reprenait.
...Mets toi un peu d'eau sur les petons, couillon! Ahaha, voilà, c'est mieux. Où en étais-je...Ah oui. M. Râble avait participé à la création du Cercle des Travailleurs en 1845, et il avait déjà l'âge d'avoir un certain âge, si tu vois ce que je veux dire. Beaucoup de gens lui était reconnaissant. Sa générosité ou sa sagesse reconnue lui donnait que'que chose. D'ailleurs on l'appellait Baron. Il avait comme un but dans ses yeux charbon. Et pas beaucoup de gens ont des buts dans les yeux, fils. Pas beaucoup de gens.
...Quand M.V. a commencé à sévir, il se sentait responsable de résoudre le problème. Il a emporté ses outils -il faisait un peu de tout, à l'époque, sans doute pour pas perdre la main- et est allé se terrer dans les forêts, pour surveiller et protéger tout le village. Y en avait qui trouvaient ça bien, d'autre qui le traitait de fou. Je crois bien que j'étais le seul à dire qu'il était courageux. Bande d'ingrats!
Enfin, toujours qu'après que j'ai suivi M.V. -j'te l'ai déjà racontée cette histoire, hein, lutin?- et que Langlois l'ai envoyé valser -ça t'es un peu jeune- , eh bien, personne n'avait informé le bon M. Râble: on avait trouvé plus bon que lui. J'ai trouvé ça triste, alors j'ai attendu. Mais pas de M. Râble. Les jours, les semaines et les minutes qui passent. Alors j'ai juré, et j'ai dit à ta grand-mère et ton père que j'lais braconner un peu dans la forêt pendant quelques jours, et j'suis parti avec mon havresac, comme un lascar. Je peux te dire qu'ils grognardaient!
...J'dois avouer que ta grand-ma elle est plus calée en géographie que moi. J'fonctionne à l'instinct, donc je saurais pas te dire par où j'suis passé, où j'ai débarqué. Y avait tantôt de la gadoue, tantôt des orages, tantôt du gibier. J'comptais les nuits pendant quelques jours, puis j'les oubliais. C'était le début de l'automne -on était en 1847-. J'étais triste de toujours pas voir M. Râble, malgré la balade. Et pis le champoreau, le schnick vinrent à manquer et j'étais déjà moins enthousiaste.
...Un jour que je chassais le lapin, j'ai entendu un aboiement. J'me rapproche et j'tombe sur un barbet! Il me saute dessus pour me pitrogner, l'bestiau, j'ai les os en compote comme si un bardot m'avait sauté dans les bras ; j'me relève, lui gratte la tête que déjà j'étais reparti dans une sieste. On aurait dit que son bâillement allait avaler le monde, la vache! Pour le réveiller, je le huche: va chercher ton maître, garn'ment! Il file et m'amène à un genre de cabane bizarrement bien fichue, vu l'coin. Mais pas le temps de regarder que déjà j'suis devant la porte:
" Y a quelqu'un?
- Oui.
- Qui?
- L'vieux Râble
- Ah bon!
- Qui tu voulais qu'ça soit?
- Bah je sais pas...J'peux rentrer?
- Pour sur, Frédéric!"
...Quand j'suis rentré et que l'ai vu, j'ai eu comme un pincement au cœur. Sa fière moustache avait fait place à une barbe poivre et sel pleine de restes, ses vêtements étaient déchirés par endroits et y avait des entailles sur ces bras. Surtout cette maigreur, le con!
On aurait pu faire des notes de musique en tapotant sur ses os ; il avait comme desséché.
Mais il y avait toujours cette lueur dans les yeux, j'étais rassuré.
Il avait bricolé une table et des chaises avec des mousses, des grandes écorces, et des cailloux polis. Des vieilles gamelles et pots en fer étaient disposés sur une étagère de fortune. Des branches brûlaient dans un coin, et je me demandais comment ça fait pas péter le tout -les mystères de Dame Nature fiston-.
J'avais envie de parler un peu avant de lui annoncer pour M.V. ; mais il m'embarqua dans une promenade, tant que le soleil était encore un peu haut, le tout sans un mot.
Il avait l'air d'avoir une destination précise.
...Après de longues recherches, j'ai découvert la cabane du vieil homme, incendiée. J'avais veillé à y revenir à peu près à la même époque où Frédéric II l'avait découverte. Les feuillages s'y succédaient tout autour, mordorés et crépitants. Les teintes de vert fuyaient l'incendie rouge et cuivre. C'était comme si la vie des arbres revenait en eux, intime et brûlante, dans une incantation chromatique ; comme s'ils préparaient tous leurs êtres au choc naturel de l'hiver, bientôt traversés par la langueur du temps.
Le frêne aiguisait ses lames, attendant le combat. Les mousses, tiques des rochers, sentinelles au bas des miradors enflammés, veillaient, non loin des opopanax. Des hêtres surgissant des berges formaient des cimeterres éparses, prêts à fendre le cours du temps. Les champignons étaient des fourragères arboricoles. Quant aux sereines feuilles, brouillard de guerre rasant le sol, elles étalaient leur sacrifice et pensaient déjà à leur retour, autre part, future fumure.
...Je faisais glisser mes mains sur les troncs durant la promenade, sentais le relief torturé des écorces historiennes, faites de combes, de falaises escarpées. La rudesse de ces cartes vivantes me fascinaient. Peut-être que le Vieux Râble avait passé bon nombre de ses journées à y lire la vie, la mort, et le sang qui y coulait parfois.
...Le soleil bénissait l'ensemble du paysage, no man's land aveuglé par sa générosité, de devoir partir assombri. Les épicéas, avec leurs lourdes aumusses d'expérience, le titillaient un peu, sûrs de survivre au conflit. Ils exhortaient les arbres fruitiers de répandre leur semence sucrée.
...La nature avait l'air de considérer la cabane du vieil homme comme une pustule rouillée qu'il faudrait crever quand débuteraient les hostilités. Pourtant, les cycles passés, celle-ci était toujours debout, comme animée, se passant du temps plus qu'elle ne le subissait. Ce qui la mouvait dépassait la logique, case pourrie dans ce damier de nature décomposé.
...Dans une clairière insouciante et vouée au dépérissement, je ressors mes notes afin de me remémorer le trajet du prochain lieu. Le ciel lit par-dessus mon épaule. Je tombe à nouveau sur le témoignage de Frédéric II via le IV.
...Le paysage glissait et les feuilles tourbillonnaient -comme font les oiseaux téméraires dans le ciel, lorsqu'ils s'ennuient- sur notre passage. Le vent agitait les mèches de cheveux folles de M. Râble, qui avait l'air d'avoir bien changé. Il n'avait plus vraiment cette élégance nonchalante, mais plutôt un charme félin. Pour un vieil homme -il devait avoir maintenant 60 ans- il m'fallait une sacrée paires de guibolles pour l'accompagner! Il connaissait les racines, les fosses, les directions ; il avait du poser des marques, faire des entailles, mais j'ai foutrement rien vu!
...On a traversé rapidement une clairière puis on a franchi un petit col, qui surplombait des vallées et des cours d'eau que je n'avais jamais vus. J'étouffai un juron tellement que j'étais impressionné, je faisais pas le flambard. Il me sourit et m'amena tout léger à une grotte protégée par des planches qu'il avait dégotées je sais pas où. A l'intérieur il y était disposé des crânes : rangés par taille et nettoyés. Celui du bichard, en évidence, était magnifique. Il m'expliqua chaque 'combat': le piège utilisé, la position du soleil ou de la lune, la saison...
...Je trouvais ça bizarre, mais j'suppose que lorsque la vie est dure, faut se raccrocher à c'qu'on peut. Avec le temps, je comprends mieux...
...Comme c'était la fin de la journée, on est vite revenu dans son habert. Je commençais alors à remarquer que le chien restait très proche de son maître, comme s'il le devait. C'était bizarre. Pourtant le chien avait l'air normal, c'était une bien belle bête : son poil -comme du mouton!- était brun, bien fourni et lui formait une barbe qui l'humanisait. Ses oreilles tombantes lui donnaient un air penaud et tendre. Son pas était puissant et lourd, son corps robuste sous toute cette touffe: je n'aurais pas aimé partir en bagarre avec lui. Je comprends comment M'sieur Râble avait pu survivre dans la nature avec un tel compagnon -même si on avait fait mieux en lorette-. Il était son prolongement, sa seconde jeunesse.
...Une fois attablés, il nous servit une soupe bien bonne, malgré un goût étrange. Ce repas quotidien et solitaire devait lui sembler une évidence, comme une norme. Il ne m'expliqua pas la recette, se contentant de fumer des herbes qui rappelaient un peu le tabac avec sa pipe abîmée. Il avait accompagné ma gamelle de noix d'un arbre qu'il avait derrière sa maison. Je me lançai au hasard:
"M'sieur Râble...
(oui)
- Le criminel...
(oui)
- Eh bien, il s'est fait dégommer.
(il a l'air surpris. Silence)
- Par un gendarme.
(oui vague)
- J'ai pensé qu'il fallait venir vous chercher. J'ai eu du mal à vous trouver.
- Un gendarme...J'ai été gendarme avant, tu sais. J'ai exercé un tas de petits métiers, et maintenant je suis trappeur. J'ai eu plein de métiers, oui. Une longue vie. Et une vieille pipe pour y penser."
...Un silence s'installa. Je savais que j'aurais pas du lui dire -encore aujourd'hui, je sais pas ce que j'aurais du lui dire- et restai sur mon espèce de galet géant, devant le feu. Je voulais plus rien dire, je serrais les poings, j'avais du mal à vivre sur le coup. Il semblait avoir réalisé quelque chose, entre deux bouffées. La lueur de ses yeux s'était abîmée dans le feu qui pétaradait doucement.
"Le chien s'appelle Carcasse.
(j'acquiesce)
- Il a une cataracte. Bientôt il n'arrivera plus à m'aider, ni à nous défendre.
- Qu'est-ce c'est, une cataracte?
(silence)
Le feu crépite. Les faibles flammes s'agitent.
"Alors vous rentrez ? On trouvera que'que chose, pour votre chien. On trouvera un autre chien.
(pas de réponde ; les années ont l'air de le rattraper)
- Oh...Vous voulez que je dise quelque chose aux villageois?
- Je veux une rue.
- Une rue?
- A mon nom. C'est tout.
- D'accord. Tu veux savoir comment le tueur a...
- Non, juste une rue."
A ces mots, il se lève et s'avance vers son chien, qui ne le voit pas. Son corps flétri semble creux ; il fait un pas, deux pas, trois pas vers lui, puis s'effondre sur le barbet. Le con! La bête l'a mordu de surprise. Lui, il n'a pas bronché. Il a appuyé la plaie de son bras avec un chiffon sale, et a cherché dans un vieux pot en fer des herbes médicinales qui emboucanaient ; puis il a caressé son chien nerveux, qui ne savait pas où haleter.
"Baron...
- Non."
Il me montra la porte, toujours assis. Comme je ne bougeais pas, il a pris appui sur le chien, a craché dans la gamelle entamée du chien et me l'a balancée à la figure. Le pauvre vieux n'avait plus de force et le fracas a eu lieu devant moi: un bout de viande -du lapin?- a quand même réussi à atteindre mon soulier. Je me suis retrouvé couillon ; j'ai vite décampé et claqué la porte. Je voulais juste la fermer, mais tellement je tremblais...Le soleil avait fini de se coucher et il faisait noir : alors j'ai pleuré fils, putain qu'est-ce que j'ai pleuré!
J'ai remis quand même un peu de bois sur son fardier qui datait d'à peine son départ. La structure pourrissait déjà. Je me suis emmantelé, puis je suis parti, loin et vite.
...Peu de temps après, je suis tombé sur une route tout près de sa masure ; impossible que le vieil homme ne soit pas tombé dessus auparavant. J'ai indiqué mon village à des gars du coin, ils m'ont ramené dès le petit matin et la vie a recommencé. Je suis jamais revenu chez lui. Je m'empêchais d'y penser, même si j'aurais aimé savoir ce que c'était que ces plantes qui sentaient si fort, si c'était vraiment du lapin qu'il m'avait commencé, si...
...Généralement, Frédéric II éclatait en sanglots. Il n' a jamais réussir à finir son récit.
J'ai poussé jusqu'à la grotte, un peu au hasard. Elle avait été vandalisée: entre les vieux crânes écrabouillés, je pus en apercevoir un seul, intact. Je crus y discerner celui d'un chien.
...Je me suis rué dehors, épouvanté. J'ai obstrué la grotte avec des caillasses, sans regarder de nouveau à l'intérieur. Le froid tombait, l'hiver glissait lentement.
...J'ai beaucoup repensé, dans mon enquête, à cet épisode. L'étudier et essayer d'y voir ou y comprendre quelque chose. Mais personne n'a su m'en dire plus sur cet homme. Du coup, je restais longuement dans la rue du Baron Honoré Râble, à fumer la pipe.
...Frédéric IV m'a expliqué un jour, avec une certaine sagesse:
"La vie de chaque homme compte un seul vrai malheur. On pense quelquefois que les maladies emportent injustement les bons gars. C'est faux. C'est le drame qu'ils ont vécu, auquel ils ont été confronté, seuls, qui les tue. C'est un beau parasite, le malheur, ça peut pas être partagé, quoi qu'on en dise. Ça fait juste des émules. Si ça se trouve, un jour quelqu'un l'a chopé, un voyageur, et il l'a refilé au ban et l'arrière ban. Jusqu'à ce qu'il se rende compte un jour combien ça l'avait bouffé. Et là, il a du se dire 'Oh le con' mais c'était trop tard...C'était trop tard. Il avait plus qu'à pleurer en attendant que la vie finisse."...
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Teckhell
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